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Le Cinquième Empire:

l’Empire de la Saudade

par

Mathieu Leroux


Ancien Testament - Le livre de Daniel


Bandarra


Père António Vieira



Fernando Pessoa

 


Films de Manoel de Oliveira
Nous avons déjà conquis la Mer ;
il ne nous reste qu’à conquérir le Ciel
en laissant la Terre aux autres...
Sois pluriel comme l’univers.
Fernando Pessoa

Origines et Références

Le récit prophétique des Visions nocturnes le livre de Daniel de l’Ancien Testament serait pour plusieurs penseurs l’origine du Cinquième Empire puisqu’il constitue le point de référence des prophéties messianiquesde Gonçalo Yannes Bandarra (1500?-1556), cordonnier prophète du XVIième siècle reconnu comme l’instigateur du concept du Cinquième Empire: savetier et grand poète lusophone de la Renaissance, auteur de prophéties, héraut du « sébastianisme » (le mythe du grand retour du roi portugais disparu Sébastien, comme un roi Arthur, un peu comme les Juifs attendent le Messie, et les Shiites l’Imam caché.) Bandarra fut également persécuté par l’Inquisition, et à ce titre reste une figure de la liberté portugaise, célébrée par Pessoa. Curieusement, il se trouve que c’est à Nantes, bien plus tard (1644), qu’on redécouvrit son œuvre, à l’occasion d’une édition réalisée par un ambassadeur portugais (Le Monde, 11/11/2006).

Bandarra prédit la réalisation de sa prophétie suite à la disparition des quatre monarchies des Chaldéens, ou la Babylonie, des Perses, des Grecs et des Romains. Pour lui, cet empire était celui de l’unification de la Chrétienté par un messie, portugais. Ses écrits furent employée à mousser l’image de Philipe II qui se présentait à la nation portugaise en « curateur et berger qui pour le bien universel nous est promis »(1). Cet exemple montre clairement que les Hommes s’approprient les divers écrits et prophéties à leurs grés, utilisant leur pouvoir sur l’imaginaire d’un peuple afin d’accomplir leur dessein politique et démagogique. Ainsi, s’attarder sur ce genre d’interprétation historico-prophétique vient trop souvent diluer la substance idéologique du Cinquième Empire qui prévaut aujourd’hui, comme d'ailleus le signale l'actuel président de la Commission européenne et ex-premier ministre Portugais, Durão Barroso: Je n'irai pas jusqu'à faire mienne la théorie du "cinquième empire " du Padre Antonio Vieira, selon laquelle le Portugal aurait, pour des raisons presque mystiques, une mission particulière à remplir en termes de civilisation... Mais il est vrai que, au fond de l'âme portugaise, l'idée existe que nous serions comme un pont jeté entre l'Atlantique et la Méditerranée. Ne sommes-nous pas le sud du Nord et le nord du Sud? (2).

De toute évidence, les prophéties bibliques ne sont pas dans ce cas comme dans bien d’autres, les meilleures références si on veut cerner l’essence de ce que représente cet aspect du destin portugais. Pour ce faire, on doit nécessairement comprendre que ces manifestations divinatoires sont avant tout issues d’une caractéristique fondatrice de la culture portugaise, la Saudade. Ainsi, il faut opter pour une approche plus intimiste du mythe, c’est-à-dire en tentant d’interpréter les motivations viscérales qui amènent les penseurs et artistes portugais à adhérer à cette vision séduisante et irrationnelle de l’avenir de leur patrie.

Les Piliers

Les contribution à la construction du mythe du Cinquième Empire sont relativement limitées d’un point vue quantitatif, puisque les écrits les plus connus à se sujet sont principalement attribués à deux auteurs: le Père Antônio Vieira et Fernando Pessoa. D’abord au XVIIième siècle, le contexte historique d’occupation espagnole fit office de décor pour le Père Antônio Vieira qui revisita les prophéties de Bandarra. Il y ajouta les espoirs et fondements de grandeur et de noblesse portugaises retrouvées suite à la déclaration d’indépendance du royaume du Portugal par Jean IV, dit le Restaurateur (João o Restaurador). On peut penser que ce coup d’audace de l’aristocratie portugaise de l’époque n’est autre chose que la révolte inévitable d’un peuple mécontent d’être sous le joug de l’Espagne depuis trop longtemps. Par contre, on pourrait interpréter ces faits historiques d’une manière plus poétique en y associant les prophéties de Bandarra, tout apportant une dimension nouvelle au thème du Cinquième Empire (3). C’est ce que fît Vieira. Dans la même mouvance que Bandarra, il prophétise à son tour la toute puissance de l’Empire Portugais ressuscité. Il fait l’éloge de ce royaume pour lequel le peuple tâcha de résister devant l’occupant espagnol. Cette résistance en fût une culturelle avant d’être militaire. Ainsi, il vient conforter la théorie selon laquelle le Cinquième Empire est une idée d’intériorité, car ce qui alimente et fait évoluer la culture d’un peuple, c’est avant tout la capacité des individus d’imaginer et d’exprimer la réalité après l’avoir digérer et reconstruite.

Vieira, imprégné de Foi et de ferveur religieuse, teinta son œuvre de son fanatisme et l’image projetée du destin portugais dans le Cinquième Empire n’en est pas moins imprégnée. Sorte de Royaume de Dieu, monarchie spirituelle, unification inévitable de la Chrétienté sous le même monarque, il va même jusqu’à proposer l’alliance ibérique au Roi Jean IV, alors en pleine guerre avec l’Espagne. Il voyait dans cette alliance la promesse de l’accomplissement de sa conception du Cinquième Empire: le Portugal prospère et effervescent d’autrefois. Son amour pour sa patrie et ses désirs de grandeur pour elle le condamnèrent à l’isolement, lui et ses prophéties pour un cinquième empire portugais. Cet épisode alimente la thèse selon laquelle l’intériorité de celui qui voit le Cinquième Empire l’exprime selon ses propres désirs et aspirations. Vieira, incompris et isolé laissa comme héritage à l’idée de Cinquième Empire toute cette envie de grandeur pour le peuple portugais parallèlement à toute la complexité de l’application et la réalisation des ses aspirations. En d’autres mots, il lègue la puissance du rêve impossible à réaliser, la fatalité portugaise. En second lieu, s’il fût un écrivain qui fit de l’intériorité portugaise la toile de fond de son œuvre, c’est bien Fernando Pessoa. L’accomplissement sublime du désir viscéral qui met la table pour la poursuite de la construction du Cinquième Empire: inventons, un Impérialisme Androgyne réunissant qualités masculines et féminines ; un impérialisme nourri de toutes les subtilités féminines et de toutes les forces de structuration masculines. Réalisons Apollon spirituellement. Non pas une fusion du christianisme et du paganisme, mais une évasion du christianisme, une simple et stricte transcendantalisation du paganisme, une reconstruction transcendantale de l’esprit païen. Son recueil Le Message est une sorte de mélancolique portrait de l’âme portugaise moribonde et stagnante du temps de Pessoa, ce chef-d’œuvre de la littérature portugaise du XXième siècle concrétise et précise sur un ton nostalgique mais plein d’espoir la prétendue destinée portugaise. En intégrant avec beaucoup d’admiration l’héritage de ses prédécesseurs, soit Bandarra et Vieira, Fernando Pessoa dans l’idéal Cinquième Empire voit la grande âme portugaise se libérer de son chimérique passé. Adepte du Sébastianisme, croyance selon laquelle le jeune Roi Dom Sébastien reviendrait par un jour brumeux sur un majestueux cheval blanc délivrer son peuple du joug de l’impotence qui afflige les portugais depuis des siècles mais qui contribue par la bande à consolider une culture de la Saudade qui s’autoalimente indéfiniment, Pessoa fait prendre une tangente beaucoup universaliste aux prophéties de Vieira en exprimant son désir de voir s’épanouir un empire de culture et de spiritualité.

L'actualisation

Le fanatisme ethno religieux de « l’empereur de la langue portugaise » (ainsi Pessoa faisait-il l’éloge de Vieira dans son poème Avisos dans son recueil Message) fit place au spiritualisme patriotique de l’œuvre de Fernando Pessoa. Ce dernier place au premier plan la puissance du rêve impérial comme moteur de transformation de l’être intime et intérieur, autant que collectif et national ;

Le Rêve c’est voir les formes invisibles
De la distance imprécise, et, avec sensibles
Moments d’espoir et de désir
Trouver à la fine ligne de l’Horizon
L’arbre, la plage, la fleur, l’oiseau, le pont
Les baisers mérités de la vérité
. (4)

Il faut voir dans cet extrait l’importance qu’accorde Pessoa à l’invisible, l’intangible destinée que constitue le dessein portugais. Il est imaginable, on peut le ressentir et l’exprimer. À l’image de la culture portugaise, son portrait final se peint sur la toile de la nostalgie, de la mélancolie, de la tristesse du passé; de la Saudade. Puisque culture et spiritualité vont de paire sous l’influence étendue de cet état d’âme portugais, le Cinquième Empire de Pessoa deviendra logiquement la vague de fond qui balayera le vide et l’inexistence humaine pour déposer le savoir et la sensibilité intelligente sur son passage. Un tel empire pour Pessoa ne peut être imposé. En fait, il s’imposera de lui-même par sa puissance sur l’âme des peuples qui sauront être spirituellement sensibles à la grandeur d’un empire de culture et de poésie.

La langue en condition (5)

Dans sa quête de matérialisation du Cinquième Empire, Fernando Pessoa va même jusqu’à établir les lignes directrices ou les conditions requises pour son avènement naturel. Le premier moteur de la culture y sera la langue portugaise se doit d’être la base de la patrie et des relations sociales. Pessoa justifie cette nécessité en affirmant que par cette langue, toute la sentimentalité instinctive, toute la tradition accumulée qui structure la langue, sa sonorité, son jeu syntactique et idiomatique » la propagation et l’expression de la culture spirituel ne peut qu’être transmise en synergie avec l’âme portugaise fondatrice de l’empire. Pessoa s’importe également de l’écriture de la langue portugaise, suggérant la fixation de l’étymologie orthographique puisque c’est bien ce système qui, comme par miracle, représente et s’ajuste à la mission historique du Portugal. Par ailleurs, sa conception de la structure de l’empire s’écarte de celle de Vieira dans la mesure ou elle fait l’éloge d’un empire plus universaliste, c'est-à-dire qu’il n’est pas obligatoire qu’il soit construit et transporté exclusivement par une nation unique, du moment que celles qui adhèrent à l’idéologie du Cinquième Empire soient dans la même mouvance spirituelle.

Finalement, Pessoa élimine également d’emblé les structures politiques et religieuses de la composition du cinquième empire. Or, cette dernière idée nous ramène directement au point de vue de l’intériorité, de l’intimité de l’empire. On s’aperçoit vite alors que l’empire de Pessoa en est un d’individualisme, une sorte d’état d’âme. En effet, de la même manière que Pessoa affirmait que lui-même n’existait pas, l’empire qu’il peint n’est vivant que dans l’âme portugaise, y prend racine et s’y déploie. Le reste de l’univers devient alors le décor de l’émancipation de la culture de la Saudade.

 

Notes:

1 Mystique et providentialisme dans la représentation de Philippe II. Las Prophecías de Gonçalo Anes Bandarra, Biblioteca Nacional de Madrid Ms 4050, fol. 253r.-266v. ; « Mas que para grande remédio da Christiandade, se lhe devião unir e luigar os outros Reinos Christãos, para que à sombra de sua bandeira, virtudes o boaventura emprendão e se consigão grandes empresas e victorias, dando deos ao mundo por sus
meritos e de nossa nação aquelle so cural e pastor que para bem universal nos tem prometido. » Sylvène Edouard
Institut d’Histoire du Christianisme Université Lyon 3
http://resea-ihc.univ-lyon3.fr/publicat/bulletin/2001/s-edouard.pdf

2-Entretien avec José Manuel Durão Barroso, Premier ministre du Portugal conduit par Jean-Jacques Lafaye, collaborateur de la revue Politique Internationale.
http://www.politiqueinternationale.com/revue/print_article.php?id=207&id_revue=13&content=texte

3- O quinto império - o visionarismo profético

4. Traduction libre du poème Horizon de Fernando Pessoa, du recueil Message :
O Sonho é ver as formas invisíveis
Da distância imprecisa, e, com sensíveis
Momentos de espr'ança e da vontade,
Buscar um linha fina do Horizonte
A árvore, a praia, a flor, a ave, a ponte
Os beijos merecidos da verdade

5. Padre Vieira e Pessoa: A Língua Portuguesa como veículo da Pátria da Espiritualidade