Scandale
Les ballets bleus du Portugal

20/06/03 - N°1605 - Page 52


L'affaire de pédophilie qui frappe la classe politico-médiatique constitue un véritable traumatisme dans un pays qui s'interroge sur ses valeurs. Reportage.
De notre envoyé spécial Dominique Audibert, avec Rui Araujo à Lisbonne


C'est un petit bout de femme de rien du tout, mais elle a déclenché le plus gros scandale du Portugal depuis le retour de la démocratie en 1974. Paula Cruz a 47 ans mais elle en paraît quinze de plus. Elle a cet air usé de ceux qui ont toujours lutté avec la vie et, malgré une vilaine toux d'asthmatique, elle fume de mauvaises cigarettes qu'elle allume à la chaîne avec des doigts aux ongles rongés. Dans les collines de la Serra de Luz, là où elle habite un deux-pièces à la Zola, au milieu d'un vieux quartier ouvrier « du temps de l'autre dame », comme on dit étrangement à Lisbonne pour évoquer les années Salazar, Paula Cruz est devenue, bien malgré elle, une vedette. Mais il fallait bien défendre l'honneur de son fils Fabio, 16 ans aujourd'hui, et de tous les autres enfants qui ont subi les mêmes horreurs que lui.
En septembre 2001, Paula Cruz a été la première à oser porter plainte pour le viol de son fils par un homme à tout faire de la Casa Pia. Cette institution caritative très célèbre au Portugal accueille des orphelins, des handicapés et des enfants de milieux défavorisés depuis plus de deux siècles. Seule et sans ressources, Paula Cruz y avait mis son fils en 1995. « C'était pour qu'il ait une vraie éducation et qu'il devienne quelqu'un de bien », explique-t-elle. Mais Fabio, comme plusieurs dizaines d'enfants avant lui (on parle de 130), est tombé entre les mains de Carlos Silvino da Silva, dit « Bibi ». Cet ancien élève de la Casa Pia y sévissait en toute impunité depuis plus de vingt-cinq ans. Bibi, selon le procès-verbal de l'enquête confiée à une section spéciale du ministère de la Justice, choisissait ses victimes « parmi les enfants spécialement vulnérables, en manque d'affection et sans références parentales masculines ». Le profil type du petit Fabio, qu'il obligeait d'ailleurs à l'appeler « père », sauf en public. Sodomisé par Bibi lors d'une fête de mariage en province, l'enfant n'avait d'abord rien dit. Mais un jour que sa soeur, en colère mais ne se doutant de rien, le traite de « petit pédé », Fabio éclate en sanglots et raconte toute l'histoire.
Bibi servait aussi de pourvoyeur à un réseau pédophile dont les ramifications se révèlent dévastatrices. Depuis la plainte de Paula Cruz, sept personnes ont été inculpées et placées en détention préventive, parmi lesquelles plusieurs vedettes du gratin politico-médiatique. Comme Paulo Pedroso, 38 ans, numéro deux du Parti socialiste portugais, une étoile montante de la politique à Lisbonne. Ex-ministre du Travail dans le précédent gouvernement socialiste, c'est lui qui avait introduit le RMI au Portugal, et il était très populaire. Deux anciens élèves de la Casa Pia assurent l'avoir reconnu - sur photo - comme l'un des participants à des orgies pédophiles qui se déroulaient dans une villa tranquille de l'Alentejo où Bibi les emmenait.
Soixante personnes soupçonnées
Idem pour Carlos Cruz, 62 ans, l'une des idoles de la télévision, où il officiait comme le « Michel Drucker » local sur la chaîne privée SIC. L'ancien ambassadeur Jorge Ritto, lui, se serait fait amener les enfants par Bibi dans son appartement de Cascais, la banlieue huppée de Lisbonne. Il avait déjà été inquiété pour des faits similaires dans les années 80 : on avait à l'époque retrouvé chez lui des cartons à chaussures pleins de photos d'enfants, mais ces pièces à conviction avaient mystérieusement disparu et les choses en étaient restées là. Aujourd'hui, selon des confidences invérifiables, une soixantaine de personnes seraient dans le collimateur des enquêteurs chargés de cette affaire.
Dans ce petit pays qui passe pour bien tranquille, l'affaire de la Casa Pia est vécue comme un drame national dans une atmosphère de rumeurs et de suscipions tous azimuts. Le président de la République, Jorge Sampaio, a même fait, le 29 mai, une déclaration solennelle pour se porter garant devant le pays du bon fonctionnement des institutions. Le Portugal semble vivre tout à la fois l'affaire Dutroux, l'opération « Mani Pulite » et les affres de l'enquête sur Patrice Alègre à Toulouse. Dernière personnalité sur le gril, Eduardo Ferro Rodrigues, le patron du PS portugais, dont certains témoins affirment qu'il assistait parfois, sans y participer, aux parties pédophiles. Entendu à sa demande par le procureur général, il est ressorti libre et sans inculpation de l'audition. Les socialistes crient au complot pour décapiter leur parti et dénoncent les écoutes téléphoniques contre leurs dirigeants. Mais tel familier du sérail socialiste n'y prête guère crédit : « Je ne crois pas du tout à la thèse du complot politique. Tous les partis sont mouillés, ils ont tous leurs réseaux spécialisés - le PC comme les autres - et ils ont tous quelque chose à y perdre. »
Francisco Louça, député de Lisbonne et membre du Bloc de gauche, est lui aussi sceptique : « Je ne crois pas trop à une grande manipulation de la droite, ce qui n'empêche pas des initiatives individuelles et quelques coups tordus via les flics et les magistrats. » Car, apparemment, personne n'est blanc bleu. Au fil de confidences savamment distillées, on apprend par exemple que tel ministre du PSD (droite), catholique austère et affiché, est un pédophile notoire qui faisait régulièrement des virées en Allemagne ou aux Pays-Bas pour apaiser ses démons. Ou que tel autre ministre, membre de la coalition au pouvoir, est surnommé « Catherine Deneuve » dans les parages du parc Edouard-VII, haut lieu de drague homo auprès de très jeunes gens à Lisbonne.
Une catharsis collective
Dans ce grand déballage, la presse écrite et la télévision amplifient la moindre rumeur, montent en mayonnaise le moindre soupçon. Semaine après semaine, depuis que l'hebdomadaire Expresso a mis l'histoire de Fabio sur la place publique en novembre dernier, l'affaire de la Casa Pia est devenue le monothème de la vie nationale. Elle a catalysé une opération vérité, à la fois salutaire et dévastatrice, où la société portugaise tout entière se regarde dans le miroir et ne se trouve pas très ragoûtante. Car elle mesure, au-delà d'une vraie compassion mêlée d'un sentiment d'horreur, que le scandale de la Casa Pia reflète aussi sa complicité passive devant tout un système de corruption et de dysfonctionnements qui l'ont rendu possible.
« La Casa Pia est une institution emblématique de la vie portugaise depuis plus de deux cents ans, explique sa nouvelle directrice, Catalina Pestana. Pour tous ceux qui sont sortis d'ici, c'était leur mère ! L'inconscient collectif était devenu tellement fort qu'au nom de la réputation de l'institution beaucoup ont refusé de voir ce qu'ils pouvaient voir. » Bref, cette affaire certes horrible, mais qui aurait pu ne rester qu'une affaire, débouche finalement sur une sorte de catharsis collective dont personne ne sort indemne. « Depuis la fin du fascisme, les Portugais ont vécu sans transition une révolution culturelle, sociétale et sexuelle que le reste de l'Europe a mis trente ou quarante ans à faire. Ce sont les dégâts collatéraux de cette révolution-là qu'on voit remonter aujourd'hui à la surface », analyse Francisco José Viegas, qui dirige la revue Grande Reportagem. José Mateus, patron de l'agence de communication Xmp, confirme : « Le caractère récent de la démocratie portugaise explique en grande partie les dimensions prises par l'affaire de la Casa Pia. Les gens tombent d'autant plus de haut qu'ils croyaient dans les institutions. Du coup, la crise de confiance et le désenchantement atteignent ici des sommets ! »
Premier résultat : un réflexe de révolte et presque de vengeance populaire contre la supposée impunité des riches et des puissants et contre l'inertie de la justice, deux réalités sur lesquelles les Portugais avaient longtemps fermé les yeux. « Pour la première fois, on assiste à une pression collective de l'opinion publique pour en finir avec un modèle de développement basé sur la cunha [le piston à la portugaise]. Il régnait au Portugal un laxisme quasi institutionnel en matière de corruption que les tribunaux n'ont fait que refléter », explique Maria José Morgado, procureure générale adjointe au tribunal de Lisbonne. Elle est bien placée pour savoir de quoi elle parle : pendant deux ans, elle a été à la tête de la Direction centrale d'enquête contre la corruption et la criminalité économique et financière.
Sous sa direction, pour la première fois dans l'histoire du pays, 77 personnes étaient détenues au Portugal pour des crimes économiques. Mais, après le changement de gouvernement, voilà un an, son nouveau ministre a fait comprendre à Maria José Morgado qu'il serait préférable qu'elle démissionne. Aujourd'hui, le nouveau ministre du Travail, Antonio Bagao Felix, responsable administratif de la Casa Pia, semble avoir pris la mesure du désastre : « L'étalage de l'affaire sur la place publique a bousculé toutes sortes de tabous. Maintenant, il est capital que les citoyens voient que la justice fonctionne pour tout le monde, y compris les puissants. »
C'est peu dire qu'il y a du pain sur la planche avant d'y parvenir. Le petit peuple portugais, pour l'heure, est loin d'être convaincu. « La justice, ici, c'est comme une corde tendue en travers de la rue. Les petits malins passent au-dessous ou au-dessus. Mais le citoyen lambda est sûr de se prendre les pieds dedans », lâche un flic de base à la PJ. Il circule ces jours-ci un faux loto où il s'agit de deviner le nom des cinq prochaines célébrités qui seront inculpées dans l'affaire de la Casa Pia, et de décider entre trois possibilités pour chacune d'entre elles : 1. inculpé et libéré ; 2. mis en préventive ; 3. en fuite au Brésil... Une allusion à la maire socialiste d'une petite ville du nord, Fatima Felgueiras, inculpée pour corruption, qui s'est enfuie au Brésil, sans problème, juste avant d'être arrêtée.
Vers un affranchissement
Pourtant, si les Portugais commencent à s'affranchir pour la première fois d'un rapport quasi messianique au pouvoir, hérité du salazarisme, ce processus ne va pas sans danger ni sans ambiguïtés. « Ce grand défoulement populaire sur la justice et les puissants facilite toutes les manipulations médiatiques ou autres, s'inquiète Francisco Louça. Le danger est que la justice en sorte encore affaiblie et la démocratie portugaise avec. » D'autres, comme Francisco José Viegas, trouvent ce sursaut collectif plutôt salutaire : « Les Portugais sont en train de faire leur révolution mentale pour devenir majeurs en politique. Ça passe forcément par une dose de cynisme. Mais l'affaire de la Casa Pia aidera à liquider les remugles de quarante-huit ans de fascisme pas complètement digérés. »
En même temps, les Portugais ont du mal à prendre du recul vis-à-vis de leurs idoles, même déboulonnées. Lorsque le présentateur Carlos Cruz a été inculpé, une manifestation de téléspectateurs a eu lieu devant le siège de la PJ pour le soutenir. Quant à son collègue Herman José, l'humoriste vedette de la télévision portugaise, qui a été également inculpé mais laissé en liberté, il a pu faire une grande émission d'autodéfense à sa gloire au cours de laquelle des beautiful people ont défilé pour le congratuler. Pedro Namora, 38 ans, un ancien de la Casa Pia devenu avocat, qui coordonne le réseau des anciennes victimes de Bibi, a été le premier à témoigner contre lui à la télévision.
« Le lendemain, beaucoup de gens m'ont félicité dans la rue, mais j'ai aussi reçu des menaces de mort par téléphone, raconte-t-il. Tant qu'il ne s'agissait que de Bibi, un simple chauffeur, les gens applaudissaient. Mais, avec les célébrités, ça coince beaucoup plus ! » Alors, comme souvent, beaucoup s'en tirent par la dérision. La dernière histoire drôle qui court la capitale portugaise en dit long : « Cette année, pour la première fois, le 13 juin, fête de la Saint-Antoine, n'a pas été un jour férié à Lisbonne : on avait arrêté la veille le saint homme avec un bébé nu dans les bras... »
Paula Cruz, elle, n'a pas trop le coeur à plaisanter. Elle voudrait que les monstres qui ont fait du mal à son fils soient châtrés pour que ça n'arrive pas à d'autres enfants. Sa demande d'assistance judiciaire pour les frais du procès lui a été refusée : avec 197 euros de pension par mois comme seule ressource, elle n'a pas démontré, lui a-t-on répondu, qu'elle n'a pas les moyens d'y faire face. Son fils Fabio est toujours à la Casa Pia. Elle dit qu'il est devenu triste, qu'il n'a pas d'amis et que les enfants du quartier se moquent de lui en l'appelant Bibi. Quand il y a des émissions sur son histoire à la télévision, il met ses écouteurs de Walkman et regarde ailleurs