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L I S B O N N E
Par
Louis-Charles Letendre-Goyette

Lisbonne n’est qu’un grand silence qui murmure
José Saramago

Suite au visionnement du film d’Inês de Medeiros et Yves de Peretti consacré à Lisbonne, c’est dans la citation de José Saramago que j’ai reconnu davantage la Lisbonne prise par la caméra. Déjà, quand j’avais vu le film il y a deux ans alors que je suivais régulièrement la série «L’écume des villes» sur ARTV, un détail m’avait surpris. Tous les bruits de la cité semblaient avoir été mis en sourdine ne laissant entendre qu’un léger murmure ou un petit gazouillis de pollution sonore urbaine. Seules les cloches des églises éparpillées discrètement au gré des collines et celles des tramways qui se faufilent sournoisement dans les rues étroites étaient clairement audibles. La musicalité de Lisbonne me parut légère et discrète comme l’air, scintillante comme les clapotis sur la Mer de Paille. Surtout qu’avec les grandes prises de vue sur le panorama de la ville qui semble toujours sur le point de s’écrouler dans le Tage, mon souffle se coupait, soudainement réduit au silence. J’attendais des images moins belles pour recommencer à respirer, mais non. La prise de vue s’attardait à contempler lentement, très lentement, les toits de Lisbonne surplombant le Tage. Le temps semblait s’être définitivement arrêté à Lisbonne. D’ailleurs, l’Europe, donc pendant longtemps le monde connu, s’arrête là. Au-delà, rien sinon le ronflement sourd des vagues océanes. Lisbonne serait donc, selon mon impression, le lieu où tout vient s’achever ou en quelque sorte, une cité terminus. D’où ensuite toute cette poésie écrite sur Lisbonne faisant rapport au silence, à la langueur, à la passivité, à l’attente de la mort et à la mort elle-même. Comme-ci après Lisbonne, il n’y avait plus que le silence de la mort. D’ailleurs, Inês de Medeiros accentua chez moi ce sinistre sentiment en prenant la peine de nous faire guider dans l’Alfama par un vieil intellectuel squelettique baragouinant avec sa cigarette fatale. Le site de Lisbonne, d’abord si enchanteur, se transforme en labyrinthe mélancolique dès que le spectateur pénètre dans les entrailles de la ville. Tout est silencieux, mis à part toujours ces petits murmures lointains. Pourquoi personne ne nous présente jamais le vacarme de Lisbonne dans les films ou dans les livres. À ce qu’il paraît, le trafic est épouvantable dans la capitale portugaise. Faites-nous l’entendre! J’aimais beaucoup Lisbonne avant, mais à la longue, en me la présentant toujours avec cet air de suicidé qui revit son passé en ne croyant plus à l’avenir, j’y vois quelque chose de malsain. La cité de l’éternel printemps où il fait bon vivre mérite un meilleur traitement. En visionnant «L’écume des villes» consacrée à Helsinki j’ai étrangement perçu le contraire. La capitale finnoise a beau présenter un déshonorable palmarès pour les suicides et l’alcoolisme, les auteurs du film semblaient insister sans cesse pour rappeler au spectateur qu’à Helsinki il fait bon vivre malgré tout. Aux Lisboètes maintenant de changer de registre littéraire pour encenser leur ville éternelle. D’ailleurs, si je devais laisser à la postérité une citation sur Lisbonne j’en parlerais en ces mots: Ah Lisbonne, grande dame orgueilleuse, mais encore jeune et belle, qui déroule sa longue robe rose, blanche et or jusqu’à ses pieds chaussés d’eaux cristallines. Elle a pour bijoux des tuiles rouges, des petits tramways jaunes, des palmiers verts et des clochers à bulbes tous blancs. La fourche formée par l’Av. da Liberdade et l’Av. Almirante Reis trace le contour de son décolleté. Le bas de sa robe, la Baixa, est décoré d’un tissage quadrillé. Sa main gauche tient un bouquet nommé Alfama où fourmillent secrètement de délicieuses fleurs. Sa main droite tient un sac en cuir acheté au Chiado qu’elle pavane lorsqu’elle va déguster une pâtisserie au café A Brasileira.