La lusophonie, unis pour une langue?

par
Elaine Allard
Étudiante de Langue portugaise et culture lusophones de l'Université de Montréal

La lusophonie peut se décrire tout bêtement comme un regroupement politique ou on peut décider de l’analyser de façon objective, sans couleur ni passion en empruntant ici et là les références théoriques avancées à travers les différents écrits, organismes, regroupements de pensée ou instance gouvernementale ou internationale. Mais cela se veut une approche froide voire biaisée pour une communauté diamétralement beaucoup plus chaude et colorée. Malgré tout, c’est ce que j’ai voulu faire au départ, mon «background» académique me poussant à le faire. Si toutefois vous vous y intéressez allez naviguer sur les pages du net et régurgitez–en le concept qui y est présenté. Bravo, si vous réussissez à gober que tous les principes qui y sont avancé correspondent à la réalité. Fin de la révolte. D’une approche plus positive, bien sur qu’il est possible d’en sortir une opinion reflétant les nouvelles connaissances acquises et comportant les couleurs de notre propre grille d’analyse personnelle. Peut- on passer à coté du P.A.L.O.P. et du C.P.L.P.…, non, mais je ne m’y attarderai point, puisqu’il est évident que cela ne commence ni ne se limite à ces organismes. Il ne faut cependant pas diminuer l’importance de leurs actes sur la scène internationale qui ont pour but de tenter d’assurer une place stratégique à la langue portugaise dans la modernité.

La lusophonie point de départ : le Portugal


Le peuple colonisateur et sa légendaire soif de découverte inspirée par son désir de vouloir étendre sa langue et sa culture à de nouveaux territoires. Comment un si petit pays a pu coloniser tant de terres et charmer tous ces petits ou grands territoires où l’on y retrouve, encore aujourd’hui, des vestiges étonnants. Que ce soit au Sri Lanka ou en Malaisie, au Timor comme langue de protestation. Ainsi, le Portugais qui est considéré comme une langue «supercentrale» par le linguiste Louis-Jean Calvet (1) compte, contrairement à la langue française, plus de locuteurs en dehors du Portugal que dans ses frontières; ce qui en fait une langue à grande dispersion géographique vouée à l’accroissement .On pourra peut-être attribuer cet exploit en autre à ses politiques coloniales génésiques promptement encouragées et/ou à sa grande ouverture d’esprit face aux différences culturelles. Peu importe, il n’en demeure pas moins que le Portugais est parlé outre au Portugal avec ces 10 millions d’habitants dans 33 autres pays incluant (2): Andorre, Angola, Antigua et Barbuda, Allemagne, Belgique, Brésil, Canada, les îles du Cap Vert, Chine, Congo, États-unis, France, Germanie, Guinée-Bissau, Guyane, Inde, Indonésie, Jamaïque, Luxembourg, Malawi, Mozambique, etc. Le CPLP (Communauté des Pays de Langue Portugaise) compte huit pays, voici le nombre de locuteurs de la langue portugaise pour ces pays membres (3): Portugal 10, 000,000, Brésil 158, 000,000 (1997 UBS), Angola 57,600 (1993), Îles du Cap Vert 934,000 (Créole à base de portugais), Guinée-Bissau 1, 161,000 incluant les 19 autres dialectes (1998 UN) de ce chiffre seulement 6% parle le portugais. Mozambique 30,000 et plus (1998 SIL) 27% de la population le parle comme langue seconde (1980 census), São Tomé e Principe 2,580 (1993), Timor environ 2% de la population incluant 9,000 personnes émigrées vers d’autres pays. Que ce soit à Diu, Damão ou Goa (créoles indo-portugais) ou encore en Extrême-Orient à Java, Malacca ou Singapour (créoles malaio-portugais) on entend encore les mélodies joyeuses ou nostalgiques de plusieurs variantes de la langue portugaise (4). Il y a ces endroits où l’on perpétue des traditions des us et coutumes, où l’on y hume quotidiennement les arômes d’une cuisine authentique puisque résonne dans la cuisine des accents portugais…C’est ça aussi pour moi la lusophonie.


La désillusion


Peuples lusophones alliés en apparences, unis pour certaines questions identitaires. Peu d’actions concrètes pour la défense de la culture et de la langue portugaise. Pourquoi tant de tensions? Cicatrices d’un régime dictatorial? On retrouve pourtant certains articles de la constitution du Portugal sur le sujet de la défense de la langue au niveau international et sur l’importance d’entretenir des liens étroits et harmonieux avec ses colonies. Néanmoins la lusophonie tout en étant active sur le plan diplomatique est bien loin d’avoir réalisé les espoirs qu’elle suscite. Quelques exemples : Le sens de l’accord orthographique de 1990 ratifié, mais non encore appliqué. Cet accord fut signé, en 1990, entre la République populaire d'Angola, la République fédérative du Brésil, la République du Cap-Vert, la République de Guinée-Bissau, la République du Mozambique, la République du Portugal et la République démocratique de São Tomé et Príncipe. À noter que la Galice (Espagne) agissait également à titre d’observateur. Le but de cet accord étant d’uniformiser les standards internationaux de la langue portugaise, mais il semble que tous ne s’y soient pas encore conformés. En autres le Brésil qui se veut plus résistant au changement, le peuple ayant peur de perdre le caractère brésilien de la langue portugaise. Peut-être du, comme le mentionne Michel Perez (5): « En raison de réactions conservatiste et protectionnistes amplifiées par les médias d’une partie de la population qui se sent menacée par la reconnaissance d’une autre norme à part entière de la langue portugaise.»
Autre cas étrange, le cas de l’Institut International de la Langue Portugaise (IILP). L’institut fut créé en 1989 à São Luís de Maranhão, au Brésil. Ce ne fut que le 31 juillet 2001, lors d’une réunion à São Tomé e Principe, que le C.P.L.P. a finalement approuvé et reconnu le statut de l’I.I.L.P.(6) Après maintes négociations et malgré la signature de deux accords (1997 et 1998) et de plusieurs communiqués (Brasilia 1998). Néanmoins le C.P.L.P considère toujours dans certaine de ses assemblés les orientations ou le rôle que doit jouer l’I.I.L.P. Ainsi l’annonce d’un projet ambitieux de vulgarisation et de conservation des langues nationales des pays membres de la C.P.L.P. a été faite à Luanda, le 25 avril 2002 par la Coordinatrice de la Commission nationale pour l’Angola de l’I.I.L.P.
Autres facteurs également à considérer : la faiblesse et le déséquilibre des relations économiques. Avec l’importance du Portugal comme agent de transit au niveau du commerce extérieur et à l’investissement ainsi que la quasi-inexistence de rapports économiques intra-P.A.L.O.P. Également, la dispersion des pays membres de la C.P.L.P. attirés vers d’autres organisations linguistiques. Exemple du Cap Vert et de la Guinée-Bissau pour la Francophonie ou le Mozambique pour le Commonwealth.
Mais au-delà de toutes ces considérations, il appartient aux lusophones et aux « amis de la communauté » d’arriver à poser des gestes concrets afin que puisse continuer l’évolution ou dans certains cas la survie de la langue portugaise dans le monde.


(1) CLAVET, Louis-Jean, Pour une écologie des langues du monde, 1999, Paris :Plon, 304p.

(2) Portuguese :a language of Portugal, Ehtnologue.com http://www.ethnologue.com\show_language.asp?code=POR. Page consultée le 10 avril 2004.
(3) Voir note 2
(4)DESMET Isabel, Le Portugais en Asie. De l’Inde au Japon, présence de la langue portugaise. In Actes du colloque « Enseigner un portugais sans frontières » Union Latine : février 200p. 71-84. La classification des créoles établie par C. CUNHA et LINDLEY-CINTRA est différente de celle-ci, mais recouvre les mêmes espaces.

(5)PEREZ, Michel Références texte Les Enjeux de la lusophonie, 2000. conférence prononcée à Paris, à l’Ambassade du Brésil, à l'occasion des célébrations des cinq cents ans de ce qu'il est convenu d'appeler la découverte du Brésil, le 4 mai 2000
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(6) À ce sujet voir les documents sur Resolução sobre os Estatutos do Instituto Internacional de Língua Portuguesa – IILP, http://www.cplp.org/main/linguaportuguesa/iilp/estatutosdoiilp.htm, page consultée le 11 avril 2004.
ALMAS, Ruy et ENNES FERREIRA, Manuel, « Les contours économiques de la CPLP », Lusotopie, Paris, Karthale, 1997, pp. 12-17.